Retour sur le Café de l'Info du 3 mars 2009 avec Jean-Marie Charon

Jean-Marie Charon est sociologue au Centre d’étude des mouvements sociaux (CNRS et EHESS). Spécialiste des médias, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le journalisme et la presse : Les Médias en France (La Découverte, 2003), La Presse quotidienne (La Découverte, 2005), Le Journalisme (Milan, 2007).
Il a également été chargé de plusieurs rapports sur la déontologie des journalistes pour le CSA et le ministère de la Culture et de la Communication. Il a également été l’animateur du sous-groupe « Contenu » au sein du pôle « Presse et Société » des Etats Généraux de la Presse Ecrite.
Depuis 2001, il anime également une association, les entretiens de l’information, qui s’attache à comprendre le mode de fabrication de l’information, suscitant débat et rencontres chez les professionnels des médias et les citoyens.

Joëlle Pressnitzer
Vendredi 6 Mars 2009

Compte rendu

Retour sur le Café de l'Info du 3 mars 2009 avec Jean-Marie Charon
Le café de l’info du 3 mars dernier s’interrogeait sur l’implication possible des citoyens dans l’amélioration de la qualité de l'information. A l’occasion de la sortie du livre de Jean-Marie Charon « Les journalistes et leur public : le grand malentendu », le débat a essentiellement porté sur la crise de confiance profonde et croissante entre citoyens et médias.
Ainsi, selon ce spécialiste des médias, à l’origine de cette crise, résident un certain nombre d’événements polémiques qui ont marqué les esprits dans les années 80’ et 90’ et érodés fortement ce capital confiance (révolution roumaine, 1ère guerre du golfe, guerre dans les Balkans etc.).
En effet, l’emballement des médias, lié à un système devenu ultra-performant et concurrentiel, a débouché sur une information apparue comme manipulée et simplificatrice. Parallèlement, le traitement de la crise sociale de 1995 et plus tard la campagne pour le « Oui » au référendum sur la Constitution européenne a donné l’impression aux citoyens d’un unanimisme des médias, loin de la réalité de l’opinion générale. Aussi, le baromètre de la confiance dans les médias TNS Sofres vire régulièrement au rouge.

Dans son livre, Jean-Marie Charon se demande donc pourquoi les journalistes se révèlent parfois bien « incapables » d’identifier une situation. Ainsi, il a cité les reproches adressés aux médias par le public : manque de fiabilité (des micro-erreurs aux contre-sens et « caricatures»), remise en cause de la légitimité des journalistes dans leur travail de hiérarchisation de l’information (surtout pour la radio et la TV) et manque de place accordée à l’international dans la presse.
Sur ce dernier point, le cas de l’Afrique a été longuement évoqué. En effet, peu présente dans nos médias et encore moins dans les médias Nord américains, elle est traitée essentiellement de manière homogène et « pathologique» (sida, guerre, pauvreté etc). Pour Jean-Marie Charon, il s’agit donc là d’un problème à la fois quantitatif et qualitatif. En réponse, il s’interroge sur le coût de production d’une information sur l’Afrique et se déclare favorable à son traitement comme un sujet en soi qu’il faut aborder en s’en donnant les moyens.
Dans son livre, les autres « reproches » adressées aux médias par le public ont trait notamment à la primauté des faits divers, au « non respect » de la personne, à la « désinvolture » des médias, à leur difficile autocritique et à la surenchère concurrentielle.

Dans une seconde partie, les réponses des médias à ces critiques ont été exposées. Si les journalistes semblent réticents au débat public sur leur pratique (peur du contrôle des rédactions), pour Jean-Marie Charon, on ne peut étudier leur responsabilité sans tenir compte du système médiatique dans son ensemble.
En effet, les médias ont une organisation, une économie et une méthode de travails spécifiques. Il convient donc de s’éloigner des tentatives de moralisation et de s’interroger véritablement et au cas par cas, sur ce qui a mené ces structures à des « fautes professionnelles ». Or, depuis quelque temps, ces dernières se sont multipliées, fragilisant d’autant plus les conditions de travail des journalistes.
Parallèlement, l’accélération du traitement de l’info, résultant de l’importance croissante d’internet dans la diffusion de l’information et des pure-players ( comme Twitter), a engagé à une course à l’instantané difficile à tenir. De plus, celle-ci est préjudiciable car générant de la superficialité (exemple de la crise des banlieues abordée en live). Nous devons ainsi éviter ce basculement du journaliste expert au généraliste cantonné à des approximations.
Cependant, « nous avons les médias que nous méritons » et la responsabilité du public a été finalement évoquée dans une troisième partie, car nous ne pouvons nier notre attirance pour le spectaculaire, l’émotionnel voire le voyeurisme. Cet attrait mène à adopter l’angle de la victimisation dans le traitement de l’info.


La concurrence des individus concourant à la production d’information spontanée sur internet et l’arrivée des journaux gratuits devrait contribuer pour Jean-Marie Charon à stimuler l’offre de contenu dans la presse traditionnelle car la différence résidera dans la plus value éditoriale. L’information redondante sera accessible à tous en temps réel, mais l’analyse et le recul seront l’apanage et l’atout de la presse payante. Reste à trouver le bon modèle économique…





Questions de la salle :

Quel est l’avis de notre invité sur les propositions du livre vert des Etats généraux de la presse ?
Selon lui, elles s’apparentent à la méthode Coué. Rien de révolutionnaire dans ces Etats généraux puisque la question principale du coût trop élevé de fabrication, se posait déjà il y a une vingtaine d’années… Or, une fois encore, rien n’a été vraiment fait pour inverser le rapport de force à l’avantage du syndicat du livre, par peur d’une dégradation sociale.

Les médias sont-ils être des entreprises comme les autres ? Y-a-t’il une différence entre médias public et privé ?
Avec le développement de la presse de masse « populaire » (magazines), une partie des médias est devenue particulièrement lucrative, attirant le secteur financier. Nous sommes donc passés dans les années 80’ d’un système où les médias appartenaient à des entreprises familiales à l’actionnariat. Or cette logique financière conduit à l’instabilité et à une proximité dangereuse avec le politique, minant un peu plus le capital confiance du public.

Que pensez-vous du développement de l’écriture participative sur le net ?
Elle permettra une remise à plat des conditions éditoriales. Avec ce média extrêmement modulaire, c’est tous les rôles qui sont revisités (du témoin, du lecteur, des experts etc.). D’ autre part, le terme de « journalisme citoyen » est un peu fourre-tout. La question est la suivante : faut-il cultiver le cercle d’experts (comme pour rue 89) ou repenser la relation expert/journaliste/citoyen ? Dans tous les cas, nous ne devons pas croire que la forme de collaboration actuelle est définitive.

Ce foisonnement d’information ne va-t’elle pas, en raison de la diversité des « récepteurs », mener à un système à plusieurs vitesses ?
Il est vrai que la dualité va s’accentuer entre public informé et motivé pour comprendre le fonctionnement des médias et public en ayant une consommation plus traditionnelle. D’où pour Jean-Marie Charon, l’importance fondamentale de l’éducation aux médias. Le travail de décryptage et d’analyse est particulièrement bénéfique. Il est important que des associations participent à cette éducation. AQIT est une bonne chose mais elle doit essayer de ne plus seulement s’adresser à un public averti et toucher des grandes associations et mouvements populaires.

Comment sortir de cette impasse ; fabriquer une presse parfaite que personne n’achètera ou fabriquer de bons lecteurs peinant à trouver dans l’offre « des bons médias » ?

La réponse est dans l’étude de cas. Nous devons sur un problème précis se réunir à une même table, journalistes et citoyens pour comprendre ensemble comment l’information a été fabriquée. D’où viennent et quelles sont les erreurs ? Cette méthode est celle de l’association « les entretiens de l’information ». Récemment, ils ont eu pour thèmes le traitement de la crise dans les médias et l’affaire Outreau et Dutroux.

Vous dites qu’en France la qualité de l’information laisse à désirer mais si on la compare à d'autres pays comme la Suisse où j'ai longtemps habité, je trouve que nous ne sommes pas si à plaindre, non ?

Réponse de Jean-Pierre Tailleur auteur de « Bévues de presse », ancien invité d'un Café de l'Info d’AQIT
Si l’on compare la presse régionale française à l’espagnole, la comparaison est accablante pour la première. En effet, beaucoup de villes comme Toulouse et Marseille sont « sous couvertes » contrairement aux cités espagnoles. Résidant actuellement en Autriche, lorsqu’il regarde la presse allemande, elle paraît plus fiable et de meilleure qualité que la presse française.

JeanMarie Charon :
La comparaison est nécessaire mais complexe et très délicate. Nous devons nous donner les moyens de faire des comparatifs dignes de ce nom et se méfier des généralités comme les à priori favorables que nous avons sur les médias anglais en raison de quelques émissions phares de la BBC.

Que pensez-vous des gratuits ?

Le modèle économique des gratuits implique une structure rédactionnelle légère. Elle permet de diffuser une information « de base », redondante, mais n’est pas suffisante pour contribuer réellement au débat démocratique.



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