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Responsabilité vs Vérité ?Débat sur deux éthiques du journalisme.
Deux éthiques du journalisme ?
il me semble toujours qu'il y a une certaine ambiguïté à parler "d'éthique du journalisme" sans préciser de quelle éthique il s'agit. En effet, je vois deux options différentes, et parfois opposées : 1). l'éthique de la responsabilité : le journaliste se préoccupe alors des conséquences des infos qu'il délivre. Par exemple, si l'armée israélienne commet des actes de violence et de répression dans les territoires, le journaliste pourra hésiter à les rapporter par crainte d'alimenter le climat d'antisémitisme en France. C'est au nom de cette éthique qu'a été attaqué en justice Mermet pour son traitement du conflit israélo-palestinien voici quelques mois. Autre exemple de cette éthique : au lieu de donner les prénoms des agresseurs, violeurs etc. quand ils sont d'origine musulmane, nombre de journalistes parlent "des jeunes". Ils veulent éviter de faire le jeu du FN et du climat "anti-arabe". En revanche, ils ne taisent pas les prénoms des agresseurs d'origine européenne. Pour avoir trop insisté sur des faits divers mettant en scène "des jeunes" (et même s'ils évitaient la stigmatisation raciste), TF1 et d'autres grands médias ont été accusés d'avoir favorisé le vote du 21 avril... Cette éthique donne au journaliste la responsabilité de considérer les conséquences d'une info plus que sa vérité, ce qui n'est pas le cas de l'éthique suivante : 2). l'éthique de la vérité. Dans ce cas, le journaliste s'intéresse seulement à la vérité des faits qu'il relate. Pour reprendre les exemples précédents, on dira qu'il déroge à l'éthique : s'il se laisse prendre par des témoignages bidons d'agressions dans un quartier, par une rumeur, ou croit sur parole tel ou tel témoin sans vérifier et recouper les sources, mener une contre-enquête etc. (d'où l'importance du débat sur "l'affaire Al-Dura" : il est important de savoir si des journalistes ont ou non été abusés dans ce cas, en ne vérifiant pas suffisamment les images, les rapports des témoins etc.). Ici, le journaliste peut - et doit - rendre compte des exactions commises par tel ou tel groupe, Etat etc., avec les risques de stigmatisation que cela entraîne. Il considère que le citoyen a d'abord droit à la vérité, quelle qu'elle soit. Pour empêcher "les amalgames" ou les dérives, il s'agit alors de contextualiser l'info, et non de la taire pudiquement : --> par exemple pour "les jeunes", il pourra s'intéresser à leurs conditions sociales, à leur désespérance, au chômage, à la culture de violence véhiculée par les films américains, etc. --> pour l'armée israélienne, il pourra rendre compte de ce qui a précédé son intervention violente, des récents attentats, etc. (La contextualisation ne sert pas à "justifier" une agression ou une répression, mais en tout cas à apporter des éléments de compréhension sur le processus global.) Il me semble qu'on confond assez facilement ces deux options éthiques, qui génèrent des attitudes et des critères de qualités différents. E.D. _____________________________ Tout ce que tu dis est justifié dans les principes. Mais la recontextualisation systématique des faits, que tu ranges sous le terme d'éthique de la vérité, oblige à un travail qui sort du cadre du journalisme proprement dit pour entrer dans celui de l'étude sociale, historique, politique, géostratégique, etc. Une activité simplement journalistique est incapable d'expliquer par le détail et en toute honnêteté intellectuelle les événements: il faut aller vite, aussi bien dans l'écriture que dans la lecture. Or, la vitesse des médias, qui essaient toujours d'être en "temps réel", en direct, interdit l'analyse pointue et contextualisée, qui, elle, a besoin de délais. L'examen minutieux de la vérité des faits est incompatible avec le mode de fonctionnement de la presse, et plus encore de la télé. Une exception: les enquêtes de fond des journalistes d'investigation durent plusieurs années et sont souvent publiées sous forme de gros livres, ou de longs documentaires. Ces enquêtes adoptent un format qui les apparente à des études quasi universitaires. Mais s'agit-il encore de journalisme, au sens courant du terme? L. D. ______________________________ Ton message semble mettre en cause l'ensemble de l'activité journalistique. Si celle-ci obéit à tant de contraintes qui la rendent inaptes à saisir les faits et leur contexte, que lui reste-t-il ? N'est-ce pas une délégitimation trop extrême du journalisme que tu opères là ? E.D. _____________________________ Disons que c'est un type de société que je remets en cause dans son ensemble. On ne peut pas dissocier la question du journalisme de la question sociale, ou sociétale. Les dysfonctionnements du journalisme symptomatisent les dysfonctionnements de la société. Mais je ne me fais pas trop d'illusions, ce n'est pas près de changer. L.D. ______________________________ Tout à fait d'accord sur l'importance de la question soulevée. L'éthique de la responsabilité me paraît entraîner un risque majeur, celui de l'autocensure et même de la censure tout court, si des groupes de pression interviennent. Avec les meilleures intentions du monde. Il faut sans doute des circonstances exceptionnelles, préalablement définies, pour que puisse être, tolérée cette rétention d'informations. L'éthique de la vérité me semble évidemment, dans l'absolu,préférable. Surtout quand elle s'accompagne de l'idée de contextualisation qui permet de donner des éléments de compréhension de l'information. Mais il y a un risque parallèle qui est de croire en l'évidence des "faits". Je suis d'accord avec les analyses de Lucas : ce que nous appelons un "fait" n'apparaît tel qu'au travers d'une grille de lecture qui permet de constituer en "fait" telle ou telle séquence événementielle ; on obtiendrait un "fait" sensiblement différent ou pas de "fait" du tout (on parle parfois dans ce sens d'un non-événement) à partir d'une autre grille de lecture. Faut-il s'affoler que cette analyse remette en cause le fonctionnement même des médias ? Je ne crois pas, parce que nous savons bien qu'il y a des enquêtes qui sont parfois menées avec une grande honnêteté intellectuelle, que certains journalistes savent présenter plusieurs pistes d'interprétation possibles sans se laisser piéger par l'opinion dominante. On ne va pas jeter tous les journalistes à la poubelle, c'est évident. Mais en analysant les conditions réelles dans lesquelles ils accomplissent leur boulot, on va pointer des situations qui les amènent à bâcler leur mission d'information; (exemple : dans un grand quotidien régional que je connais bien, l'information culturelle est limitée parce que lire un bouquin, ça prend du temps, aller au théâtre après dîner, ça bouffe la vie de famille - disent certains journalistes). Il me semble que la presse a encore le souci du travail fait au mieux (mais avec des exemples quand même très nombreux de cafouillages); pour ce qui est de l'info télévisée, du journal télévisé essentiellement, rien ne subsiste d'un tel souci : les conditions ne sont plus du tout réunies d'une quelconque éthique lorsque l'image l'emporte à ce point sur le commentaire. Alors, oui, bien sûr, on manque du recul nécessaire pour juger de l'importance relative des événements rapportés; il faut du temps pour comprendre le monde dans lequel nous vivons, il faut des instruments spécifiques d'analyse, il faut multiplier, recouper, critiquer les témoignages, il faut avoir à sa disposition plusieurs grilles de lecture possible et une conviction profonde que les choses ont un sens (ou n'en ont pas). Il faudrait réfléchir sur ce besoin qui est le nôtre (ou qu'on nous a imposé, comme celui de bouffer du beurre allégé ou de nous tartiner la gueule avec des crèmes anti-rides) d'être informés en temps réel de ce qui se passe partout dans le monde et qui nous transforme en citoyens passifs et voyeurs; sur la façon dont nous pouvons parfois user pour dénoncer la manière dont nous sommes mal-non-dés-informés. Au fond, c'est une question de force, quelles sont les forces qui se sont emparées ou qui peuvent chercher à s'emparer des moyens de communication ? P.R. _______________________________ C'est un grand et passionnant débat que vous ouvrez là P.R. je trouve. Sans engager aucunement l'association, mon avis sur les questions que vous soulevez est pour l'instant le suivant. Il convient à mon avis de ne pas sous-estimer l'importance du choix de chacun d'entre nous, et de chacun de nos concitoyens, à Décider de sa vie. Il peut, selon son propre choix, allumer la télévision quand il arrive du boulot, ou bien ouvrir un livre, ou bien écouter de la musique, etc. Il peut, de la même manière, écrire aux journalistes pour les féliciter ou les réprimander, selon les cas, ou bien laisser faire. Il peut décider de s'engager dans A.Q.I.T, Acrimed ou une autre association qui souhaite que les médias changent, ou bien laisser faire. On a les médias qu'on mérite. Je veux dire par là que la vitesse et l'importance de l'information est aussi relative à nous, et si nous décidons de privilégier des médias plus propices à la réflexion, à l'analyse et au recul, les médias omniprésents et ultra-rapides ont beaucoup moins d'influence sur nous. Je réfute totalement la thèse qui veut que nous ne soyons jamais libres de nos choix, et systématiquement liés, au sens de l'esclave, à une condition qui nous serait imposée par notre environnement et notre histoire. La société dans laquelle nous vivons a beaucoup d'inconvénients, mais elle a au moins cette avantage de nous permettre de faire des choix, en conscience, quand d'autres ne le permettent pas. Ceci étant dit, il est à peu près sûr que cette démarche individuelle restera marginale si elle n'est pas épaulée par une démarche journalistique similaire, une prise de conscience dans la profession, que nous voulons contribuer à créer. J.R. Pierre de Beauvillé
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