Peut-on continuer à exercer son métier de journaliste en toute indépendance lorsqu'on est marié avec un membre du gouvernement ? Après Béatrice Schönberg - épouse à la ville de Jean-Louis Borloo, ministre de la solidarité et des affaires sociales -, qui a annoncé le 24 septembre qu'elle arrêterait de présenter le "20 Heures" de France 2 pendant la campagne présidentielle, c'est au tour de Marie Drucker, présentatrice du "Soir 3" de France 3, d'annoncer, le 13 décembre, son retrait de l'antenne dans la période précédant l'élection, en raison de la "révélation" par un magazine people de sa relation avec François Baroin, ministre de l'outre-mer du gouvernement Villepin.
La veille de la publication de ce magazine la montrant au bras de M. Baroin, la présentatrice de "Soir 3" a choisi de prendre les devants en annonçant son retrait dans un communiqué envoyé à la presse. "Je partage la vie d'un homme public (...). Un journal a pris délibérément le parti d'exposer ma vie privée. (...) Dans la perspective de la campagne électorale présidentielle, j'ai moi-même demandé à me mettre temporairement en congé de la présentation de "Soir 3" le moment venu, tout en continuant à travailler sur d'autres projets à l'antenne. Je tiens par-dessus tout, comme je l'ai toujours fait, à bien séparer ma vie professionnelle de ma vie personnelle. Je tiens aussi à ma liberté et j'entends que celle-ci soit respectée", écrit la journaliste.
Dans un premier temps, on ne peut que louer la transparence de ce communiqué. Pour la première fois dans l'histoire de la télévision, une journaliste en vue préfère privilégier sa vie privée à sa vie professionnelle. Dans un deuxième temps, on se dit que cette décision n'a pas été guidée par la seule déontologie journalistique.
Et plusieurs questions se posent : si le magazine people ne s'apprêtait pas à publier des photos volées de son intimité avec le ministre, Mme Drucker aurait-elle fait ce coming out de sa propre initiative ? Aurait-elle eu la même démarche si, au lieu d'être la "vitrine" de "Soir 3", elle avait été une journaliste de base inconnue du public ? Enfin, est-ce la publicité de la relation qui pose problème ou la réalité de celle-ci ?
La démarche publique de Mme Drucker souligne bien l'hypocrisie qui est de mise lorsqu'on évoque la proximité entre le monde politique et le milieu journalistique. Ce fut déjà le cas avec Mme Schönberg-Borloo qui a bataillé ferme avec la direction de France Télévisions pour conserver son siège de présentatrice des journaux de France 2 le week-end jusqu'à l'ouverture de la campagne électorale officielle. Patrick de Carolis, PDG du groupe public, souhaitait, lui, qu'elle se mette en congé dès janvier. Tout en louant les qualités professionnelles de la journaliste, M. de Carolis - lui-même ancien journaliste - ne cachait pas un certain malaise. "Le service public doit être inattaquable et donc exemplaire", a toutefois tranché M. de Carolis en annonçant sa décision le 24 septembre 2006. Une décision qui a permis de couper court à toute polémique. En interne, elle a calmé les relations tendues avec les syndicats de la chaîne publique et avec la Société des journalistes (SDJ) de France 2 qui s'étaient offusqués de cette situation ambiguë pour une chaîne de service public.
Signe tangible de cette ambiguïté : pour sa défense, la présentatrice a trouvé plusieurs députés de la majorité qui, "de leur plein gré", ont écrit au PDG de France Télévisions pour s'étonner de "cette mise à l'écart". Paris Match, qui, pendant l'été 2005, avait consacré une de ses "unes" et plusieurs pages intérieures au mariage de la présentatrice et du ministre, est aussi monté au créneau au moment du débat sur le retrait de la présentatrice en titrant : "Béatrice Schönberg victime d'une chasse aux sorcières".
La concomitance du "retrait" de ces deux journalistes du service public pendant la campagne électorale met une nouvelle fois en évidence les relations incestueuses entre l'information et la politique. Dans le monde des médias (télévision, presse écrite, radio), beaucoup de journalistes "partagent" leur vie avec un homme ou une femme politique. Cela relève de la vie privée. Or, si la décision de Mme Drucker devait faire jurisprudence, de nombreuses rédactions seraient alors décimées... Mais, dès lors que cette vie commune est rendue officielle, n'est-il pas nécessaire, par respect pour le téléspectateur, de clarifier sa situation, surtout si les journalistes sont les "porte-parole" d'une rédaction ?
MÉFIANCE DES FRANÇAIS
Il y a quelques années, Anne Sinclair et Christine Ockrent, mariées respectivement à Dominique Strauss-Kahn et Bernard Kouchner, tous deux membres éminents du Parti socialiste, n'avaient pas eu le même souci de déontologie. Mme Sinclair n'avait renoncé à son magazine "7 sur 7", sur TF1, que lorsque son époux était devenu numéro deux du gouvernement, et Mme Ockrent avait toujours refusé d'"abdiquer", estimant que sa vie privée n'avait pas à interférer avec sa vie professionnelle. Elle n'a donc pas hésité à interviewer François Mitterrand, un 14 juillet, alors que M. Kouchner était ministre de la santé. Comment interroger avec la distance nécessaire celui qui a fait de son compagnon le roi des sondages et de la modernité socialiste ?
Le même problème se pose aujourd'hui avec Béatrice Schönberg et Marie Drucker. Il y a quinze jours, France 2 a dû faire de curieuses acrobaties avec le calendrier pour que Mme Schönberg n'interviewe pas son mari le samedi 16 décembre, jour du congrès du Parti radical. Finalement, c'est David Pujadas qui a reçu le ministre sur son plateau du "20 Heures"... le vendredi ! Et que se passera-t-il si, un week-end, le nom de M. Borloo - qui est cité comme "premier ministrable" en cas de victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle - apparaît dans un scandale comme celui de l'affaire Clearstream ? A cela, la direction de France 2 répond qu'elle a déjà pris ses dispositions en prévoyant de remplacer Mme Schönberg le temps du week-end.
Au fil des années, les sondages montrent régulièrement la méfiance des Français vis-à-vis des médias. Or leur indépendance, surtout par rapport aux politiques, est un combat nécessaire. Il n'est ni "malvenu" ni "obscène" de se demander dans quelles conditions Mmes Drucker et Schönberg peuvent continuer à présenter des "JT". Mais, finalement, la mise en congé - temporaire - des deux journalistes n'est-elle pas accessoire au regard d'autres liens pas sentimentaux, ceux-là, mais économiques, qui menacent la liberté de l'information ? Et pourquoi est-ce toujours le retrait de la journaliste qui est demandé, alors que la démission du ministre n'est, elle, jamais envisagée ?
Sylvie Kerviel et Daniel Psenny
Article paru dans l'édition du 03.01.07